{"id":742,"date":"2019-10-12T17:18:10","date_gmt":"2019-10-12T15:18:10","guid":{"rendered":"http:\/\/wudangsanbao.com\/?page_id=742"},"modified":"2019-12-02T14:22:35","modified_gmt":"2019-12-02T13:22:35","slug":"sous-un-tilleul","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/wudangsanbao.com\/index.php\/sous-un-tilleul\/","title":{"rendered":"Sous un tilleul"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-normal-font-size\">Une nouvelle de Fabien Gibier <br>M\u00e9moire d&#8217;examen f\u00e9d\u00e9ral <\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/wudangsanbao.com\/wp-content\/uploads\/2019\/10\/tilleul2.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-743\" width=\"562\" height=\"315\"\/><\/figure><\/div>\n\n\n<table border=\"0\" width=\"100%\">\n<tbody>\n<tr>\n<td width=\"69%\">\n<div align=\"left\">\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Le p\u00e9piement d&#8217;une m\u00e9sange fut le premier son qu&#8217;il entendit de cette nouvelle journ\u00e9e. Et le sautillement d&#8217;un moineau qui parcourait son corps, depuis ses pieds jusqu&#8217;\u00e0 sa barbe, la premi\u00e8re sensation qu&#8217;il per\u00e7ut. Lan Caihe percevait \u00e0 travers ses paupi\u00e8res le chatoiement des premiers rayons de soleil du jour tous justes filtr\u00e9s par les feuilles du tilleul qui l&#8217;abritait. Il se redressa, s&#8217;assit normalement sur le banc qui lui avait servi de lit et observa la qui\u00e9tude du parc. L&#8217;activit\u00e9 animale \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fr\u00e9n\u00e9tique et le ballet des insectes et des oiseaux, l&#8217;ondulation des branches et des feuilles sous l&#8217;effet de la brise matinale lui donnaient le tournis.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Apr\u00e8s avoir fouill\u00e9 dans son sac \u00e0 la recherche d&#8217;un semblant de petit-d\u00e9jeuner, Lan Caihe avait tent\u00e9 en vain de trouver un programme pour cette journ\u00e9e. Or, il lui avait \u00e9t\u00e9 impossible de s&#8217;arr\u00eater sur une id\u00e9e quelconque, son esprit vide et son corps las refusant de se soumettre \u00e0 toute pens\u00e9e rationnelle. Il restait ainsi, assis pesamment, absent au monde et \u00e0 lui-m\u00eame.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>C&#8217;est alors qu&#8217;un homme, troublant le va et vient des passereaux, s&#8217;approcha de son banc. Apr\u00e8s l&#8217;avoir observ\u00e9 quelques secondes, s\u00fbrement pour s&#8217;assurer qu&#8217;il ne repr\u00e9sentait aucune menace, il s&#8217;immobilisa, droit, les genoux l\u00e9g\u00e8rement pli\u00e9s, les bras le long du corps. L&#8217;inconnu resta dans cette position un long moment, le visage tourn\u00e9 vers le soleil. Il semblait prendre plaisir au contact des rayons sur sa peau et donnait m\u00eame l&#8217;impression de vouloir se gorger de lumi\u00e8re matinale. B\u00eate et bossu sur son banc, Lan Caihe le regardait un peu comme s&#8217;il fixait son \u00e9cran de t\u00e9l\u00e9vision ou d&#8217;ordinateur. Mais, pour la premi\u00e8re fois depuis qu&#8217;il avait emm\u00e9nag\u00e9 dans ce parc il sentit son esprit tendre vers quelque chose. Certes il \u00e9tait encore loin de pouvoir former une pens\u00e9e rationnelle mais sa conscience semblait s&#8217;agiter sous le linceul de brume qui l&#8217;avait englouti quelques jours auparavant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>L&#8217;homme bougea enfin, ou plut\u00f4t il bougea sans fin. Aucun de ses mouvements ne semblait devoir s&#8217;arr\u00eater et chaque ondulation du bras, chaque mouvement des jambes \u00e9taient \u00e0 la fois le commencement et l&#8217;accomplissement de quelque chose. Ses bras poussaient-ils vers l&#8217;avant qu&#8217;ils se retiraient aussit\u00f4t tel le ressac. Se tournait-il dans une direction qu&#8217;aussit\u00f4t il pivotait pour faire face au c\u00f4t\u00e9 oppos\u00e9. Fluide toujours, et lent, plus lent m\u00eame que le cerveau de Lan Caihe. Le bruissement de la vie animale contrastait par son agitation : l&#8217;\u00e9chelle de temps de cet homme semblait plus \u00eatre g\u00e9ologique qu&#8217;organique.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>L&#8217;encha\u00eenement prit fin et l&#8217;homme s&#8217;immobilisa, retrouvant sa position de d\u00e9part, comme si rien ne s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9 et comme si tout allait recommencer. Apr\u00e8s avoir jet\u00e9 un dernier coup d&#8217;\u0153il en direction du banc il s&#8217;\u00e9loigna d&#8217;un pas souple et d\u00e9cid\u00e9. Lan Caihe restait abasourdi et continuait \u00e0 fixer l&#8217;endroit o\u00f9 avait eu lieu cet \u00e9trange spectacle. Son esprit \u00e9tait toujours d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment apathique mais il eut l&#8217;impression qu&#8217;une \u00e9tincelle avait jailli, troublant le chaos ind\u00e9termin\u00e9 de sa cervelle.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Lan Caihe n&#8217;\u00e9tait pas un v\u00e9ritable idiot. La part civilis\u00e9e de son \u00eatre savait par exemple que ce \u00e0 quoi il venait d&#8217;assister \u00e9tait un encha\u00eenement de Tai Chi Chuan. Il avait fr\u00e9quemment vu des pratiquants matinaux s&#8217;y adonner dans les parcs. Il savait qu&#8217;il en avait d\u00e9j\u00e0 entendu parler \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ou dans les journaux. Mais il n&#8217;\u00e9tait pas capable de se souvenir de tout cela. Lan Caihe avait tout simplement disjonct\u00e9 et c&#8217;\u00e9tait bien la seule chose qui le concernait dont il se souvint. Il \u00e9tait auparavant un travailleur actif aux grandes responsabilit\u00e9s et croyait que sa carri\u00e8re et son aisance mat\u00e9rielle lui assureraient le bonheur. Ce n&#8217;est que le jour o\u00f9 il apprit coup sur coup le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, son licenciement et le cambriolage de son appartement que son ancienne vie prit fin. D\u00e9j\u00e0 passablement surmen\u00e9s, son corps et son esprit d\u00e9cid\u00e8rent d&#8217;un commun accord de s&#8217;octroyer une veille prolong\u00e9e et de laisser tomber Lan Caihe. Ce nom lui avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 par une vieille femme chinoise qui le lendemain de son implosion l&#8217;avait baptis\u00e9 ainsi en le d\u00e9couvrant \u00e9tendu sur son banc, empestant l&#8217;alcool et ne portant plus qu&#8217;une chaussure. Depuis ce jour il n&#8217;avait pas quitt\u00e9 l&#8217;ombre de son tilleul et l&#8217;inconfort de son banc sauf pour de br\u00e8ves excursions au supermarch\u00e9 du coin o\u00f9 il achetait de quoi se nourrir.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>La journ\u00e9e avan\u00e7ait et notre ami en perdition n&#8217;avait toujours pas esquiss\u00e9 le moindre geste. Mais, le temps passant, une activit\u00e9 plus intense de seconde en seconde agitait son esprit. Sur la toile blanche que constituaient ses pens\u00e9es, les gestes de l&#8217;homme matinal s&#8217;\u00e9taient imprim\u00e9s d&#8217;une mani\u00e8re ind\u00e9l\u00e9bile. Il pouvait faire d\u00e9filer l&#8217;encha\u00eenement des mouvements, les mettre sur pause o\u00f9 m\u00eame choisir de les visualiser depuis un moment pr\u00e9cis. Cette vision l&#8217;habitait tellement qu&#8217;un d\u00e9sir se fit jour : il voulut se lever et imiter les gestes qu&#8217;il avait si bien m\u00e9moris\u00e9s. Il h\u00e9sita quelques minutes encore et lutta contre cette part en nous qui nous pousse \u00e0 l&#8217;inaction alors m\u00eame que nous devons accomplir quelque chose d&#8217;important.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Il se leva, se tint immobile comme l&#8217;avait fait l&#8217;homme auparavant et commen\u00e7a lui aussi \u00e0 bouger. Mais il allait trop vite et ses gestes \u00e9taient maladroits. Il reprit depuis le d\u00e9but plusieurs fois mais rien n&#8217;y faisait, ses mouvements pr\u00e9cipit\u00e9s le menaient \u00e0 chaque fois au d\u00e9s\u00e9quilibre et il ressentit bient\u00f4t une telle rage qu&#8217;il dut retourner s&#8217;asseoir. Il sanglotait ainsi qu&#8217;un enfant qu&#8217;on corrige en public et qui se sent humili\u00e9. Par d\u00e9pit, il s&#8217;allongea sur son banc et s&#8217;endormit alors m\u00eame que l&#8217;apr\u00e8s-midi venait de commencer. Il souhaitait ainsi gommer sa frustration et fuir la sensation d&#8217;\u00e9tranget\u00e9 envers son propre corps et sa propre personne que son impossibilit\u00e9 \u00e0 contr\u00f4ler ses membres venait de faire \u00e9merger. Il lui semblait que cet amas de chair indocile ne lui appartenait pas.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Le lendemain et les jours qui suivirent Lan Caihe s&#8217;acharna \u00e0 dompter ses bras et ses jambes d\u00e9sob\u00e9issants et malhabiles. La lenteur \u00e9tait tout d&#8217;abord une chose toute nouvelle pour lui. Il se rendit compte qu&#8217;il n&#8217;avait peut-\u00eatre jamais fait quoi que ce soit sans pr\u00e9cipitation lors de son existence pr\u00e9c\u00e9dente. Se mouvoir lentement d\u00e9clenchait en lui une intense frustration. Mais la chose la plus d\u00e9sagr\u00e9able \u00e9tait ce vague bruissement mental qui r\u00e9apparaissait depuis qu&#8217;il essayait de pratiquer le Tai Chi Chuan. Le silence de ces derniers jours faisait place \u00e0 un incessant ballet de pens\u00e9es et alors qu&#8217;il essayait de se concentrer sur ses gestes il \u00e9tait en permanence sollicit\u00e9 par ce qui se passait dans sa t\u00eate.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Si plusieurs fois, ce maelstr\u00f6m mental le for\u00e7a \u00e0 \u00e9courter ses s\u00e9ances d&#8217;entra\u00eenement, il finit par en prendre son parti. Il ne chercha plus \u00e0 le combattre et prit l&#8217;habitude de l&#8217;\u00e9couter. Il se rendit alors compte que son ancien moi ressurgissait et avec lui son cort\u00e8ge de peurs et de frustrations. Il se jugeait en permanence. Si son bras droit \u00e9tait en retard sur le gauche il se traitait alors de roi des imb\u00e9ciles. S&#8217;il se trompait en changeant de direction il s&#8217;affligeait et devenait inconsolable au point de devoir se rasseoir sur son banc et d&#8217;attendre que cela cesse. Mais Lan Caihe avait eu la chance de passer les jours pr\u00e9c\u00e9dents dans un \u00e9tat de stase mentale et il avait ainsi assez de recul pour comprendre que toutes ces pens\u00e9es n&#8217;\u00e9taient pas fond\u00e9es. Avec un peu d&#8217;entra\u00eenement il parvint \u00e0 s&#8217;en dissocier ce qui lui permit de compl\u00e9ter la forme d&#8217;une seule traite moins de deux semaines apr\u00e8s ses d\u00e9buts. La joie qu&#8217;il ressentit alors fut tellement grande qu&#8217;il se demanda s&#8217;il avait connu un aussi grand bonheur auparavant.<\/span><\/p>\n<p>Lan Caihe revit plusieurs fois l&#8217;homme qui lui avait enseign\u00e9 \u00e0 ses d\u00e9pens la forme du Tai Chi Chuan. Il l&#8217;observait toujours tr\u00e8s discr\u00e8tement en feignant d&#8217;\u00eatre assoupi sur son banc. Il comprit que la m\u00e9morisation des mouvements n&#8217;\u00e9tait qu&#8217;un premier pas. L&#8217;inconnu, par exemple, ex\u00e9cutait la forme sans que jamais il ne par\u00fbt essouffl\u00e9. Lan Caihe, quant \u00e0 lui, respirait tellement bruyamment que d\u00e9j\u00e0 plusieurs passants lui avaient propos\u00e9 d&#8217;appeler les secours. Il s&#8217;acharna \u00e0 r\u00e9soudre ce probl\u00e8me pendant plusieurs jours. Plus il se contraignait \u00e0 respirer silencieusement et plus il suffoquait et se trouvait \u00e0 bout de souffle.<\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Mais il eut un d\u00e9clic en observant des enfants jouer dans le parc. Se souciaient-ils de contr\u00f4ler leur respiration ? Non, et pourtant ils pouvaient jouer toute une apr\u00e8s-midi sans \u00eatre cramoisis comme il l&#8217;\u00e9tait au bout de cinq minutes. Et les moineaux qui se posaient sur son banc apr\u00e8s avoir vol\u00e9, devaient-ils reprendre leur souffle avant de repartir ? Non, leurs mouvements \u00e9taient toujours naturels et fluides. Il se r\u00e9solut donc \u00e0 ne plus chercher \u00e0 contr\u00f4ler ses flux d&#8217;air et devint beaucoup plus endurant. Sa surprise fut grande quand il comprit qu&#8217;il progresserait mieux en ne cherchant pas \u00e0 \u00eatre efficace \u00e0 tout prix. Bien que cette v\u00e9rit\u00e9 lui fit peur au d\u00e9but il finit par l&#8217;accepter et d\u00e9cida d&#8217;en faire un principe fondamental.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>La position de son dos \u00e9tait une autre source de pr\u00e9occupations. Celui de l&#8217;inconnu \u00e9tait parfaitement droit et sa t\u00eate semblait suspendue \u00e0 un fil alors que son bassin paraissait pendre au bout de sa colonne vert\u00e9brale. Quels que soient ses mouvements il conservait son axe et Lan Caihe eut l&#8217;intuition que c&#8217;\u00e9tait cette rectitude qui donnait une impression de puissance \u00e0 chacun de ses gestes. Notre apprenti d\u00e9cida donc de se concentrer particuli\u00e8rement sur ce point pendant qu&#8217;il ex\u00e9cutait la forme. Mais il comprit bien vite qu&#8217;il venait d&#8217;ouvrir une nouvelle bo\u00eete de Pandore dont les flots de frustration et d&#8217;amertume l&#8217;inond\u00e8rent bient\u00f4t. S&#8217;il essayait de tirer sur son cr\u00e2ne pour le garder dans le prolongement de sa colonne vert\u00e9brale l&#8217;inconfort \u00e9tait tel qu&#8217;il devait se r\u00e9soudre \u00e0 mettre de c\u00f4t\u00e9 ce point. Il tentait alors de rectifier la position de son bassin tant\u00f4t en se cambrant exag\u00e9r\u00e9ment, ce qui lui donnait une allure ridicule, tant\u00f4t en l&#8217;envoyant vers l&#8217;avant ce qui provoquait l&#8217;hilarit\u00e9 des passants. Il dut bien souvent s&#8217;asseoir sur son banc afin de ne pas se laisser dominer par le m\u00e9lange toxique de frustration et de col\u00e8re qui l&#8217;envahissait alors.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Ses d\u00e9boires avec ses probl\u00e8mes de souffle lui revenant en m\u00e9moire il se r\u00e9solut \u00e0 chercher une solution en observant ce qui l&#8217;entourait. Il eut un premier indice \u00e0 la vue du tronc du tilleul qui lui servait d&#8217;abri. Celui-ci \u00e9tait droit et \u00e9lanc\u00e9 et donnait une impression de pesanteur qui avait toujours stup\u00e9fi\u00e9 Lan Caihe. Il eut l&#8217;intuition qu&#8217;il devait rendre son poids v\u00e9ritable \u00e0 chacune des parties de son corps et laisser la gravit\u00e9 s&#8217;exercer sur son dos afin de s&#8217;arrimer au sol comme l&#8217;arbre. Cette force naturelle saurait bien mieux le corriger que les stupides contractions qu&#8217;il imposait \u00e0 ses muscles. Il devait l&#8217;imiter en se cr\u00e9ant des racines profondes et stables afin de porter haut et avec l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 la cime de son corps.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>L&#8217;observation de la cascade d&#8217;eau du parc lui permit d&#8217;accomplir de nouveaux progr\u00e8s. Le liquide, apr\u00e8s avoir d\u00e9val\u00e9 une petite pente, se pr\u00e9cipitait dans un bassin avec tant de puissance qu&#8217;il cr\u00e9ait un gros bouillonnement. Lorsque le vent soufflait, le flux \u00e9tait l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9vi\u00e9 mais continuait \u00e0 s&#8217;\u00e9couler avec la m\u00eame force pour toujours reprendre sa position initiale. Lan Caihe comprit qu&#8217;en visualisant cet \u00e9coulement et en cherchant \u00e0 le reproduire avec sa colonne vert\u00e9brale il trouverait une solution \u00e0 ses probl\u00e8mes. Il d\u00e9cida donc de devenir un arbre imposant et droit mais de permettre une fine circulation le long de son dos afin de garder une capacit\u00e9 d&#8217;adaptation dans ses postures. Et, croyez-le ou non, en plus de lui permettre de faire d&#8217;immenses progr\u00e8s il en vint \u00e0 d\u00e9velopper une empathie pour les arbres qu&#8217;il consid\u00e9ra d\u00e8s lors comme ses \u00e9gaux.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">De plus, un autre principe vint s&#8217;ajouter au pr\u00e9c\u00e9dent. Il comprit que la meilleure position de son bassin n&#8217;\u00e9tait ni trop en avant, ni trop en arri\u00e8re. Et que sa colonne vert\u00e9brale ne devait \u00eatre ni trop rigide ni trop avachie. La position correcte \u00e9tait donc un juste milieu et elle ne s&#8217;obtenait que par le rel\u00e2chement et l&#8217;acceptation des forces qui jouaient avec son corps. Cette id\u00e9e de ne plus r\u00e9sister mais de s&#8217;adapter tout en maintenant son int\u00e9grit\u00e9 lui procura un tel bien-\u00eatre qu&#8217;il r\u00e9solut de l&#8217;appliquer \u00e0 tous les \u00e9l\u00e9ments de son existence.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Lan Caihe pers\u00e9v\u00e9ra de nombreux jours encore dans son approfondissement des principes qu&#8217;il avait d\u00e9couvert. Son ex\u00e9cution de la forme se faisait plus pr\u00e9cise et plus intense \u00e0 mesure que son esprit se tenait coi et que les diff\u00e9rentes parties de son corps se coordonnaient. Les mouvements de ses bras devenaient la manifestation des pivots ou des inclinaisons de son tronc. Celui-ci \u00e9tait lui-m\u00eame mis en action par ses jambes et les pressions qu&#8217;elles exer\u00e7aient dans le sol. Il soup\u00e7onnait qu&#8217;il avait encore \u00e0 d\u00e9couvrir quel \u00e9tait le moteur v\u00e9ritable de ses gestes. Il lui semblait qu&#8217;en continuant \u00e0 pratiquer il remonterait, peut-\u00eatre, \u00e0 la source m\u00eame de toute action.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Peu \u00e0 peu son existence pr\u00e9c\u00e9dente et le cort\u00e8ge de drames qui l&#8217;avaient an\u00e9anti revenaient \u00e0 sa m\u00e9moire. M\u00eame si les \u00e9v\u00e9nements les plus douloureux l&#8217;affectaient encore, il \u00e9tait devenu incapable de comprendre l&#8217;individu qu&#8217;il avait \u00e9t\u00e9 auparavant. L&#8217;existence terne qu&#8217;il avait men\u00e9e jusqu&#8217;alors lui paraissait totalement insignifiante. Il avait pass\u00e9 des heures assis face \u00e0 un \u00e9cran que ce soit pour travailler ou pour se divertir. Maintenant qu&#8217;il passait toute son existence dans un parc il s&#8217;aper\u00e7ut qu&#8217;il \u00e9tait plus int\u00e9ressant d&#8217;observer le jeu d&#8217;ombre que le feuillage de son tilleul projetait sur le sol en fin d&#8217;apr\u00e8s-midi, ou d&#8217;\u00e9couter le bruit de l&#8217;eau bouillonnante de la fontaine d&#8217;\u00e0 c\u00f4t\u00e9. Son imagination se d\u00e9veloppait et bient\u00f4t ses r\u00eaves se firent plus doux et agr\u00e9ables, ils se peupl\u00e8rent d&#8217;animaux et d&#8217;arbres gigantesques.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Il \u00e9tait aussi devenu compl\u00e8tement allergique au stress. Ce qui avait \u00e9t\u00e9 le moteur de son existence professionnelle le plongeait dans des \u00e9tats d&#8217;angoisse terribles. Une simple altercation dans le parc ou un ordre donn\u00e9 trop s\u00e8chement par un parent \u00e0 son enfant pouvaient \u00eatre source de souffrance. Il savait que plus jamais il ne pourrait accepter de rompre l&#8217;harmonie subtile qu&#8217;il \u00e9tait en train de d\u00e9couvrir. La lenteur lui allait bien et il lui \u00e9tait inconcevable que ce ne fut pas le cas pour les autres \u00eatres humains.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Le dernier d\u00e9clic qui s&#8217;op\u00e9ra fut le plus important et le plus soudain. Alors qu&#8217;il approchait la fin d&#8217;un encha\u00eenement qu&#8217;il jugeait particuli\u00e8rement gratifiant, il ressentit une sensation d&#8217;abandon qui le terrifia. Pendant quelques instants ses pens\u00e9es se turent totalement pour la premi\u00e8re fois depuis le d\u00e9but de son entra\u00eenement. Il percevait chaque mouvement articulaire et avait l&#8217;impression d&#8217;entendre ses jointures grincer \u00e0 chaque geste. Une d\u00e9charge d&#8217;\u00e9lectricit\u00e9 lui parcourut la colonne vert\u00e9brale de haut en bas et une d\u00e9tente profonde s&#8217;en suivit. Enfin, apr\u00e8s une s\u00e9rie de brefs spasmes, ses muscles se d\u00e9tendirent si totalement qu&#8217;il eut l&#8217;impression de sentir ses os. Et ceux-ci n&#8217;\u00e9taient plus seulement des objets solides et rigides mais des canalisations remplies d&#8217;eau sous pression qui s&#8217;adaptaient \u00e0 chacun de ses mouvements.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Terrifi\u00e9 par ce flux de sensations inconnues il s&#8217;interrompit et s&#8217;assit sur son banc. Il ne comprenait pas ce qui s&#8217;\u00e9tait pass\u00e9 et ses pens\u00e9es s&#8217;affolaient. Peut-\u00eatre avait-il trop forc\u00e9 ? Ou, son esprit ne s&#8217;\u00e9garait-il pas ? Il d\u00e9cida de s&#8217;endormir imm\u00e9diatement afin d&#8217;effacer cette journ\u00e9e et la sensation d&#8217;\u00e9pouvante qui le poss\u00e9dait.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\"><br>Il lui fut impossible de pratiquer plusieurs jours durant. Avant m\u00eame de pouvoir se lever de son banc l&#8217;angoisse de voir ces ph\u00e9nom\u00e8nes se reproduire le reprenait. Lorsqu&#8217;enfin il trouva le courage d&#8217;accomplir une forme enti\u00e8re rien ne se produisit. Il \u00e9tait perplexe. Il lui fallut encore laisser passer quelques nuits avant de trouver la volont\u00e9 d&#8217;analyser ce qui lui \u00e9tait arriv\u00e9.<\/span><\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Tout d&#8217;abord il comprit qu&#8217;il ne s&#8217;agissait que de sensations physiques inconnues et que son effroi \u00e9tait disproportionn\u00e9. Ensuite, alors qu&#8217;il se rem\u00e9morait ces instants il s&#8217;aper\u00e7ut que c&#8217;\u00e9tait son esprit qui s&#8217;\u00e9tait affol\u00e9 et que cette d\u00e9tente soudaine lui avait procur\u00e9 du bien-\u00eatre et m\u00eame une certaine volupt\u00e9. Plus que la peur, c&#8217;est la culpabilit\u00e9 qui l&#8217;avait paralys\u00e9. Il se rendit compte qu&#8217;il venait de passer un sas qui le s\u00e9parerait d\u00e9finitivement de son ancienne existence. Il choisit d&#8217;accepter le tourbillon de sensations positives qui s&#8217;\u00e9taient pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 lui.<\/span><\/p>\n<p>Lan Caihe pratiqua de plus belle et avec un peu d&#8217;habitude apprit \u00e0 accepter tout ce qui se passait en lui. Et, petit \u00e0 petit, il s&#8217;aper\u00e7ut que des changements se produisaient dans la perception qu&#8217;il avait de son \u00eatre mais aussi des personnes qui l&#8217;entouraient. Comme avec les arbres auparavant, ses yeux se d\u00e9cill\u00e8rent et il vit les personnes qui l&#8217;entouraient dans leur globalit\u00e9 et dans leur complexit\u00e9.<\/p>\n<p align=\"left\"><span style=\"color: #333333; font-family: Arial, Helvetica, sans-serif; font-size: medium;\">Lan Caihe avait fini d&#8217;enterrer l&#8217;homme maladif et inquiet qu&#8217;il \u00e9tait auparavant. Il s&#8217;en rendit compte et un jour se leva de son banc pour ne plus jamais s&#8217;y rasseoir.<\/span><\/p>\n<\/div>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n\n\n<p class=\"has-text-align-right has-normal-font-size\">2014<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une nouvelle de Fabien Gibier M\u00e9moire d&#8217;examen f\u00e9d\u00e9ral Le p\u00e9piement d&#8217;une m\u00e9sange fut le premier son qu&#8217;il entendit de cette nouvelle journ\u00e9e. Et le sautillement d&#8217;un moineau qui parcourait son corps, depuis ses pieds jusqu&#8217;\u00e0 sa barbe, la premi\u00e8re sensation qu&#8217;il per\u00e7ut. 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