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” Sept ans de réflexion” ou ” Les sept samouraïs”?

Mémoire d’examen fédéral
par Dominique Robin

Lors de mon tout premier cours de Tai Chi Chuan, il m’a semblé que je goûtais à une pratique idéale pour acquérir une concentration intérieure et un esprit combatif ; ce que je recherchais sans doute à cette période sans le savoir.
Mais mon expérience la plus marquante, ce jour-là, fut la sensation de me glisser dans des gestes exécutés maintes fois, des centaines d’années auparavant, par d’autres. C’était comme si je suivais un chemin emprunté autrefois par des ancêtres. Les histoires, les sensations forment le pain des acteurs.
Je sentais donc des liens possibles très forts entre moi, jeune actrice française, et ces mouvements chinois que je découvrais.
Je vais essayer de vous faire part de mes réflexions sur ces liens qui se tissent maintenant depuis sept ans.

Intention-Action

Que ce soit dans ma pratique du Tai Chi Chuan ou dans ma démarche d’actrice, ces deux termes, intention et action, sont à mes yeux la base même du premier geste, du premier mot. Mais qui sont-ils ?
J’interroge mon dictionnaire qui me répond :
Intention : du latin intentio, action de diriger. Dessein délibéré d’accomplir tel ou tel acte ; volonté.
Action : du latin actio. Fait, faculté d’agir, de manifester sa volonté en accomplissant quelque chose ; par opposition à la pensée, à la réflexion.

L’intention et l’action sont inextricablement liées.
Sans intention, l’action perd sa valeur.
Sans action, l’intention meurt.

Lorsque je commence à travailler sur une pièce ou un scénario, j’ai d’abord une vue d’ensemble concernant le parcours du personnage que je vais interpréter.
Mais le personnage évolue scène après scène, action après action. Et réaction.
Alors à chaque séquence, je dois me poser des questions. Mon personnage demande :
” Qu’est ce que je veux ? ” ou ” De quoi ai-je besoin ? “, ” Quel est mon but ? ” et ” Que se passe-t-il si je n’arrive pas à ce que je veux ? “
Je dois m’engager alors physiquement dans la poursuite d’un but spécifique.
Un exemple : ” Je cherche à obtenir la réponse cruciale à un mystère. “
Je vais déployer tous les outils et toutes les ressources nécessaires pour y parvenir.
Et c’est en regardant mon ou mes partenaire(s) que je dois pouvoir dire si je suis loin ou proche d’achever mon action.

La notion de regard m’appelle maintenant à faire un lien avec la pratique du Tai Chi Chuan, à propos de Yi, l’intention.
Car c’est dans les yeux que se lit l’intention. Que ce soit dans la pratique des formes ou en self-défense, le regard dirigé est le début de l’action.
L’intention est aussi dans mes mains et dans mes pieds, engagés à chaque instant dans le mouvement. Mais je ne regarde pas mes mains, ni la lame de mon épée. Je regarde là où peut partir une attaque, et là où je vais diriger ma contre-attaque, ma technique.

” Une self-défense efficace dépend du fait que le défenseur conserve son intention, et qu’il détruise ou change l’intention de son adversaire. “
Dan Docherty

Contrastes-Oppositions

Le travail le plus difficile, le plus long et le plus passionnant sur un personnage est à mon sens la recherche des contrastes et donc la capacité à donner du relief à ce qu’il dit et fait.
Au sein de chaque personnage, comme de chaque être humain, existent une face visible et une face invisible, une partie lumière et une partie ombre, une part dite civilisée et une part animale, etc…
Chaque personne possède des qualités et des défauts, à ses yeux, et aux yeux des autres qui ne sont pas forcément les mêmes.
De plus, la nature humaine est faite de contradictions qui entraînent parfois des choix bien surprenants.
Passer à côté de ces contrastes reviendrait à se priver d’une richesse de jeu sans fin et à proposer un personnage attendu, plat et sans grand intérêt.

Je retrouve des équivalences dans le Tai Chi Chuan. C’est l’histoire du yin et du yang et de la perpétuelle alternance, avec des notions opposées telles que dur-souple, rapide-lent, ouverture-fermeture, contraction-expansion, immobilité-mouvement, et bien sûr vide-plein qu’il est important de pouvoir clairement distinguer dans n’importe quelle posture.

La notion de vide et de plein se retrouve d’ailleurs chez les acteurs.
” Un acteur, faut qu’il soit personne. Quand on est connu, on est trop plein de soi. ” confie un jour Anouk Grimberg lors d’une interview.
Juliette Binoche parle de ” l’oubli de soi “.
Quant à moi, je rejoindrais plutôt dans ma quête, celle de Yoshi Oïda, acteur japonais, qui parle de l’ ” acteur invisible “. Disparaître pour être enfin là.
Le metteur en scène Peter Brook travaille à partir de ” l’espace vide ” ; celui du plateau de théâtre et celui, interne, de ses comédiens. L’espace vide dans lequel va s’épanouir l’imagination du public.

Une autre notion d’ailleurs revient sans cesse : celle d’intérieur-extérieur, interne-externe.
Dans l’apprentissage de la forme du Tai Chi Chuan, par exemple, on part de la forme extérieure. On copie d’abord le professeur en essayant de comprendre ce que l’on fait. Puis plus tard, avec la pratique, on tente d’exécuter le mouvement en allant le chercher à sa source, depuis la racine (les pieds) en passant par le centre (la taille). On recherche progressivement l’interne dans sa pratique.

Pour un rôle, un acteur peut choisir deux méthodes : ou bien il se concentre sur le ressenti, l’émotion, et il travaille de l’intérieur vers l’extérieur ; ou alors sur une action physique et travaille de l’extérieur vers l’intérieur. Alterner les deux peut être très intéressant.

L’opposition de l’aspect intérieur- extérieur est vécue ensuite dans le jeu même.
Un jeu dynamique voire explosif requiert un grand calme intérieur au risque d’avoir un jeu trop tendu. De même, un jeu calme nécessite une certaine dynamique intérieure au risque de voir le public s’endormir !

En self-défense et en tuishou, je dois être calme, concentrée et disponible afin d’avoir des réactions vives et efficaces.
De même lorsque je pratique les formes des armes qui sont rapides, je m’efforce de conserver un calme intérieur, pour réguler mon souffle et ne pas finir en apnée.
Par contre, lorsque je pratique la forme des mains, j’essaye de ne pas laisser mon rythme intérieur se faire entraîner par la lenteur de mes gestes, mais plutôt de me concentrer sur les techniques et leurs applications, sur l’intention donc, afin de capter leur dynamique.

Rythme-Ecoute

Chaque personne possède son propre rythme intérieur.
Il est très intéressant pour un acteur de définir ce rythme en vue de construire un personnage. L’utilisation alors d’images telles que l’eau, le feu, le bois, le métal nous évoquent les cinq éléments; mais celles du velours, de la glace, de l’électricité ou de la lame tranchante peuvent également être expérimentées par les acteurs.
Deux partenaires de jeu qui évoluent avec des rythmes différents, cela donne déjà une saveur à la scène. Ensuite, il y a le rythme propre à la scène insufflé par la situation, le genre (drame, comédie…) et l’intention du metteur en scène.

Et là, l’échange qui commence entre deux acteurs est similaire à celui engagé entre deux partenaires de tuishou libre : intuitif et basé sur l’écoute. L’écoute de son propre rythme et du rythme de l’autre. Repérer les ouvertures, les fermetures. Un temps pour recevoir, un temps pour réagir.
Les moments d’écoute précèdent les moments d’action. Mais engagée dans l’action, je reste à l’écoute : sentir là où c’est fluide, là où ça résiste. Je continue dans cette direction ou bien je modifie. L’échange est dialogue-mouvement.

Inévitablement lié à l’écoute, le sens du rythme me semble aussi indispensable dans un art martial basé sur la défense et la contre-attaque que sur une scène de théâtre ou devant une caméra, avec des répliques à faire vivre avec ses partenaires.

Espace

La scène de théâtre est un endroit singulier où l’acteur doit se projeter afin de le remplir. Cela implique qu’il doit avoir une conscience aiguë de l’espace dans lequel il évolue.
Il existe une codification simple en huit directions qui n’est pas sans rappeler les huit trigrammes (Ba Gua) : Pleine face, dos tourné, côté droit, côté gauche, et les quatre diagonales intermédiaires.

Répétition

Au théâtre, la répétition est un processus qui va des premiers tâtonnements au filage. Entre les deux, c’est une zone d’explorations et de choix.
Au fur et à mesure, la progression devient moins intellectuelle et plus intuitive. On se concentre moins sur ce qu’on doit faire mais plus sur le moment d’échange avec ses partenaires. On se concentre sur ce qui se passe dans l’instant avec la connaissance de l’action qui nous guide.

Dans la pratique du Tai Chi Chuan, je retrouve cette notion de répétition qui implique de faire et refaire plusieurs fois le même mouvement, la même technique ; en terme d’apprentissage, de la forme par exemple, et en terme d’entraînement, comme avec les tui shou, afin d’exercer la coordination, l’équilibre et le travail des pieds entre autres.
Au fur et à mesure de ma pratique, je prends conscience des chemins que mon corps a pris l’habitude d’emprunter (postures, techniques) et des endroits où il commence à être à l’aise. Ma concentration se tourne alors vers d’autres champs d’exploration, telle que l’écoute de la force de mon partenaire-adversaire, ou bien des points de tension que je peux localiser dans mon corps ou aussi au niveau mental, afin d’être prête à faire face à l’imprévu.

Certains acteurs entraînent leur corps, leur voix et leurs émotions et exercent leur imagination à travers des exercices. A ce propos, voici ce que dit Yoshi Oïda : ” Les mouvements répétés ont pour effet de stimuler notre finesse de perception et notre acuité sensible. “

Energie-Instant

Dans la mesure où le corps, l’esprit, et les émotions sont indissociables, il existe un mouvement permanent, sans cesse modifié, qui va de l’état intérieur à la forme extérieure ; et retour, en boucle.
Au-delà de toute base fondamentale ou de l’essence d’une technique, l’idéal est de trouver, grâce à une concentration ouverte et fluide, la liberté (espace de disponibilité totale), qui devient source d’énergie, elle-même source de création et de communication à un niveau plus profond.

L’énergie permet de représenter un monde invisible par la présence visible.
Au théâtre, lors de représentations de compagnies étrangères par exemple, le public sent l’énergie des acteurs sans forcément comprendre leur langage et, à travers cette énergie, capte aisément l’intrigue.
Avec le Tai Chi Chuan également, cette relation d’énergie à énergie, entre deux personnes, représente un lien invisible qui renvoie à une autre dimension, une dimension universelle de l’échange vivant.

Ceci implique un engagement de tout l’être dans chaque instant. Dans l’ ” ici et maintenant “.
L’instant, cet espace qu’on ne peut ni délimiter, ni arrêter, à peine apparu, déjà autre, est pourtant le lieu où correspondent les énergies humaines et le monde naturel, le lieu où peut surgir la force profonde de tout être.

Faire voyager en un temps et un espace autres…

Chercher l’inattendu et le geste juste…

…l’instant de grâce.

” Le rêve courait toujours bien en avant de soi. Le rattraper, vivre un instant en étroite unisson, là était le miracle.
La vie théâtre, la vie légende, se raccordait alors intimement au jour, et de leur union jaillissaient en gerbes d’étincelles de grands oiseaux divins, les minutes d’éternité. “

Anaïs Nin, “Un hiver d’artifice”

Dominique Robin, 2003